Le Livre-mémorial compte 86 827 "hommes et femmes déportés pour leurs activités, leurs sentiments ou leurs propos".
Sept
années de travail et enfin cette liste de 86 827 noms. D'Aalberg
Charles à Zyto Jean-Ewald, une interminable litanie. Un inventaire de
trains également, partis de Compiègne, de Paris, de Toulouse, de Lyon.
Destination : Mauthausen, Ravensbrück, Bergen-Belsen, Dachau,
Buchenwald. Quatre tomes épais, à la couverture blanche, près de 6 000
pages : le Livre-mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression,
publié par les éditions Tirésias (160 €) alors que s'annonce
l'anniversaire de la libération des camps de concentration, en 1945,
comble une lacune historique. Les chiffres les plus divers circulaient
jusqu'alors sur le nombre de résistants envoyés dans les camps de
concentration nazis.
En 1996, la Fondation pour la mémoire de la déportation, créée en
1990 et présidée alors par Marie-Paule Vaillant-Couturier, a entrepris
un travail d'épluchage des archives, nom par nom, à l'instar de celui
effectué par Serge Klarsfeld qui, en 1978, publia le Mémorial de la déportation des juifs de France.
Cette insupportable énumération de 76 000 noms, vies broyées par la
persécution nazie, fait depuis référence chez les historiens, qui se
contredisaient jusqu'alors sur les chiffres du génocide.
L'addition formelle des deux mémoriaux porte donc à 162 000 le
nombre des déportés de France. La Fondation pour la mémoire de la
déportation refuse cependant toute tentative de comparaison ou de
fusion des listes des victimes de répressions et des victimes de
persécutions. "Dans un cas des personnes ont été déportées pour ce qu'elles ont fait, dans l'autre pour ce qu'elles étaient", explique Yves Lescure, directeur général de la Fondation.
La distinction s'impose. D'abord parce que les résistants étaient
des adultes, à 90 % des hommes, quand les déportés juifs appartenaient
aux deux sexes et, pour 11 000 d'entre eux, avaient moins de 16 ans.
Egalement parce que la persécution a affecté un quart des juifs en
France quand la répression n'a touché qu'une minorité des 39 millions
de Français. Et surtout parce que plus de 50 % des déportés "non
raciaux" sont revenus des camps contre 3 % à peine des juifs.
Dans la liste des victimes de la Résistance, une minorité, environ 1
500, a été aiguillée vers les chambres à gaz, contre 40 000 juifs. Sur
les 362 transports (essentiellement ferroviaires) épluchés dans les
archives, très peu ont abouti à Auschwitz-Birkenau. "Il ne faut pas faire d'amalgame entre la logique de concentration et celle d'extermination, insiste M. Lescure. Dans un cas, la mort était la conséquence. Dans l'autre, elle était le but."
Le Livre-mémorial n'en est pas moins un autre monument de la
souffrance humaine. Derrière l'abréviation DCD qui revient de manière
lancinante, se lit l'horreur du travail forcé, de la faim, de la
maladie, des vexations et des exécutions sommaires. Y figurent des
hommes et des femmes célèbres, comme Jean Moulin, mort durant son
transport, Georges Mandel, Léon Blum, Edouard Daladier, Robert Desnos,
le poète, mais aussi tant d'anonymes. Les déportés étaient des Français
mais également, pour 11 000 d'entre eux, des réfugiés, républicains
espagnols notamment. A quelques lignes de distance, l'abbé Jean
Daligaut, résistant caennais exécuté à Dachau, côtoie Pierre Daix,
communiste, responsable des Lettres françaises, déporté à Mauthausen : celui qui croyait au ciel, celui qui n'y croyait pas.
"LOGIQUE DE CONCENTRATION"
Le recensement de ces milliers de noms a été un long travail confié
à l'université de Caen Basse-Normandie. Une vingtaine d'étudiants en
histoire ont dépouillé les archives. Leur travail a été encadré par un
conseil scientifique où figurent les historiens Annette Wieviorka,
Denis Peschanski ou Jean Quellien.
La première difficulté rencontrée dans l'établissement du Mémorial
a résidé dans la définition des victimes "des répressions". Marie-Josée
Chombart de Lauwe, ancienne résistante bretonne envoyée à Ravensbrück
puis à Mauthausen avec sa mère (son père mourra à Buchenwald), est
aujourd'hui présidente de la Fondation. Dans la préface, elle tente de
définir "ces hommes et ces femmes déportés pour leurs activités,
leurs sentiments ou leurs propos jugés hostiles ou dangereux pour
l'occupant et ses collaborateurs". Aux résistants, aux militants
politiques, s'ajoutent leurs familles, les otages et les victimes de
représailles. Y figurent aussi quelques condamnés moins glorieux,
trafiquants ou droits communs.
Les prisonniers ont souvent fait l'objet de multiples transferts
d'un camp à l'autre, au gré des besoins de main-d'œuvre ou d'une
décision administrative. Ces déménagements incessants ont contribué à
gonfler les chiffres qui circulaient après la guerre. Les auteurs se
sont donc basés sur les listes établies au départ de France qu'ils ont
recoupées avec celles établies à l'arrivée en Allemagne, avec les
registres des camps et avec les listes des amicales et les dossiers
établis après guerre.
Aux déportés de répression, le Mémorial ajoute "certains cas de mesures de persécution",
779 au total, inclus dans le chiffre de 86 827. Il s'agit des Tsiganes,
des homosexuels et des "demi-juifs", qualification nazie pour des
conjoints d'aryens, internés sur l'île anglo-normande d'Aurigny.
TRÈS PROCHE DU CHIFFRE RÉEL
La liste du Mémorial n'est pas tout à fait exhaustive. Depuis
sa publication, un millier de demandes d'ajout ou de rectification sont
en cours d'examen. Des points d'interrogations ponctuent encore bien
des fiches. Mais M. Lescure estime que l'on est très proche du chiffre
réel.
Par ailleurs, un décret publié le 27 juillet étend aux orphelins des
fusillés et des déportés résistants le bénéfice des indemnisations
accordées par un décret de juillet 2000 aux seuls orphelins dont les
parents ont été victimes de persécutions antisémites. Cette restriction
avait provoqué la colère des déportés résistants et une requête devant
le Conseil d'Etat.
Le Mémorial est d'une certaine manière une autre victoire. Il
permet de combattre l'oubli mais également d'opposer des noms et des
lieux à ceux qui leur dénient une existence.
Benoît Hopquin
Fondation pour la mémoire de la déportation, 30, boulevard des Invalides, Paris-7e.